Introduction

 

Vitrine littéraire a pour but d’attirer l’attention sur des livres, des textes ou des extraits de textes, récents ou anciens, dignes d'intérêt. Cette rubrique peut aussi faire état de documents inédits.

«Tikistan et le Soleil», une bande dessinée d'Étienne Gourde

 

À venir.



«Je ne veux plus jamais revoir la Normandie», un roman d'Éric Giguère

 

Ernest Grégoire, surnommé Gasse à cause de Gaston, son père, est le narrateur du roman historique Je ne veux plus jamais revoir la Normandie d'Éric Giguère. Ce roman raconte comment, à l'instar d'Ernest, des amis décident de quitter Beauceville pour s'enrôler dans l'armée. Ils seront des tribulations du Régiment de la Chaudière en Europe au cours de la Deuxième Guerre mondiale. C'est ainsi que le récit met en scène des complices, des frères d'armes, pressés d'en finir avec l'entrainement pour en découdre avec l'ennemi. Toutefois, il ne sortiront pas indemnes du combat pour la liberté.

Si la petite histoire de Beauceville est en toile de fond des premières pages (ex.: passage en 1930 du grand Antoni, magicien réputé d'autrefois, érection de la croix lumineuse sur le cap de Noir à Taon en 1935), les éprouvantes et dangereuses pérégrinations des soldats, depuis l'Écosse et l'Angleterre jusqu'aux Pays-Bas et en Allemagne, en passant par la France et la Belgique, constituent la matière essentielle de l'oeuvre. Le souci historique de l'auteur lui fait retracer pas-à-pas, au fil des manoeuvres, des déconvenues et des victoires, la marche des Chauds (surnom donné aux soldats du Régiment de la Chaudière), traversant hameaux, villages et villes occupés par les Allemands. On ne peut, à ce titre, que regretter, peut-être, l'absence d'une ou de quelques cartes qui auraient facilité la figuration des replis et des progrès.

L'auteur fournit cependant aux lecteurs de nombreux détails qui révèlent sa soif d'exactitude : armes utilisées tant par les alliés que par l'ennemi, nom des opérations, conditions de combat, nourriture, distractions, stratégies de terrain, bavures, pièges de l'adversaire, statistiques, référence à des personnages ayant réellement combattu, tels les soldats Georges Isabelle et Louis-Ferdinand Papillon, le colonel Paul Mathieu ou encore le légendaire Léo Major.

Si le romancier livre consciencieusement de nombreux renseignements (dont font foi les notes de bas de page), il ne manque pas davantage de conserver aux Beaucerons leur parler typique, en plus d'émailler leurs reparties de calembours. Pour ce qui est de la guerre en soi, des passages touchent le lecteur d'autant plus qu'il peut adhérer aisément à la vérité des descriptions. On peut référer, par exemple, au sauvetage présumé d'un soldat de la noyade, à un corps-à-corps senti avec l'ennemi, à l'illustration de la folie de la jeunesse hitlérienne, aux blessures et aux traumatismes des civils et des belligérants. À ce propos, voici ce que rapporte Ernest :

«Scrutant minutieusement les blessés, j'aperçus un pauvre type dont les plaies ouvertes étaient infestées d'asticots. Les petits vers blancs s'agitaient sur lui sans qu'il soit en mesure de les chasser. Malgré le dédain que j'éprouvais, je m'approchai pour le libérer de ces bestioles envahissantes. Un infirmier comprit mes intentions et me hurla sans ménagement : "Mêle-toé de tés crisses d'affaires! C'est la meilleure chose qu'y pouvait espérer. Y vont nettoyer ses blessures!"» (p. 163)

Un autre ouvrage fait état de l'histoire militaire de la région : Le Régiment de la Chaudière de Jacques Castonguay et Armand Ross, paru en 1983. Certains pourraient y trouver leur compte.

Éric Giguère. Je ne veux plus jamais revoir la Normandie : Roman historique, Les Éditions de la Carte blanche, 2015, 286 pages.

(P.-A. B., p.-a. b.)



«L'Intelligence naturelle : L'Évolution», un roman de Louis Drapeau

 

Atara, tel est le nom de la planète inventée par Louis drapeau, un résident de Saint-Prosper, dans son roman L'Intelligence naturelle, premier tome de la trilogie L'Évolution. L'auteur y présente à ses lecteurs l'histoire de l'humanité, son évolution biologique, spirituelle, matérielle, culturelle et scientifique, car Atara est toute semblable à la Terre. L'écrivain bouscule cependant les repères de manière habile et inventive, assez pour donner envie de poursuivre la lecture et voir par quels chemins il conduira son public.

Comme l'indique la quatrième de couverture, ce roman est en quelque sorte une « [fable] philosophique située dans un univers [...] à la fois proche et étranger». Ainsi, il est question des Nordistes et des Sudistes, mais ceux-ci n'ont rien à voir avec la guerre de Sécession, même s'il est inévitable d'y penser. Ce sont deux peuples d'un même continent, le seul d'Atara, qui se regardent en chiens de faïence, mais qui devront oublier le mur (et ce n'est pas celui de Berlin) qui les sépare. Ils devront collaborer pour survivre à un cataclysme, car «[il] n'y a pas de problèmes insolubles. Une impasse requiert une solution inusitée. Une solution inusitée requiert une action inusitée.»

Le travail de Louis Drapeau est digne d'intérêt. L'oeuvre est à la fois divertissante et instructive. Elle reste dans les parages des connaissances générales, sans bouder l'érudition. Elle demande parfois un effort de mémoire, de compréhension, de conceptualisation. Il s'agit d'une oeuvre de vulgarisation scientifique souvent captivante pour qui n'a pas l'habitude de se frotter aux sciences, particulièrement à la biologie, la physique et l'astrophysique.

L'homme évolue-t-il ou régresse-t-il? Science et foi s'excluent-elles? Quelle serait la vraie preuve de l'existence de Dieu? Qu'est-ce que les particules élémentaires? La force gravitationnelle est-elle ce que l'on croit communément? Quelle serait la cause du big bang? Ces questions et plusieurs autres ouvrent des horizons peu connus, débouchent sur des hypothèses intéressantes, des réponses plausibles. Le lecteur se voit forcé de quitter les lieux communs, de réviser sa représentation de la vie et de l'univers. Par le fait même, il doit réfléchir à sa condition. Et la chute du roman est une réussite éclatante.

Louis Drapeau. L'Intelligence naturelle : L'Évolution, Société des écrivains, Montréal, 2015, 245 pages.

(P.-A. B.,p.-a.b.)



«Les Grandes Corvées beauceronnes», un roman de Jeanne Pomerleau

 

Avec Les Grandes Corvées beauceronnes, Jeanne Pomerleau, native de Saint-Séverin, témoigne des menus faits et gestes de la vie quotidienne tels qu'ils se présentaient dans la Beauce des années trente. Les moeurs villageoises sont le pivot de son roman semé d'anecdotes pittoresques.

L'action se déroule à Saint-André-de-Beauce, village fictif de 1 000 âmes, où le curé, maître du lieu, n'est pas pour autant épargné par ses ouailles, dont Gabriel Lalime et Désiré Lavertu, deux drôles, désireux de le baptiser.

Cependant, c'est la narratrice, Dalila, cartomancienne et chapelière, qui se fait l'échotière du village. Elle rapporte les chicanes (ex.: à l'achat des bancs d'église ou pour s'approprier, à l'école, de l'urine des enfants, la meilleure pour la teinture). Elle relate les commérages et les superstitions (ex.: le don présumé du septième fils d'affilée d'une famille d'arrêter le sang), mais elle rappelle aussi le dévouement, l'entraide de ses semblables aux heures difficiles.

L'auteure révèle donc le quotidien sous plusieurs de ses coutures : la nourriture (ex.: le bon goût de la perdrix fourrée au chou, le bien-fondé d'ajouter de la pomme de terre à la soupe aux pois pour...), les rites funéraires (ex. : coucher le mort sur une porte), les jeux (ex.: la tire du renard, un amusement qui n'avait rien à voir avec la chasse), les devoirs des époux, comme celui de placer une commande (faire un enfant), les exigences du carême, etc.

Outre le train-train des jours raconté par l'écrivaine et l'enfermement villageois qu'elle illustre, elle rappelle qu'une petite phrase comme «Tu fais de la peine au petit Jésus» contribuait souvent à maintenir l'ordre social. En cela, le roman de Jeanne Pomerleau se présente comme un à-côté éloquent des romans du terroir tels que Le Suvenant de Germaine Guèvremont, paru en 1945. On peut lui trouver une filiation, y voir une sorte d'annexe tardive (1987), mais instructive de ce genre littéraire à cause du souci de l'auteure de témoigner de manière méticuleuse d'une vie révolue.

Il faut aussi souligner que ce roman fait la part belle aux expressions des anciens. Ils avaient particulièrement le sens de la métaphore quand il s'agissait de bêtiser (parler des choses à caractère sexuel). Plus précisément, par exemple, un homme devait savoir faire rougir le tisonnier et tisonner après avoir frotté la porte du poêle d'une petite bouilleuse (femme... gourmande). Il appartenait ensuite, neuf mois plus tard, à la Pelle-à-Feu (la sage-femme) de veiller sur le délivrance de la parturiente. À ce titre, le lexique ramène à une autre oeuvre beauceronne digne d'être rappelée : Le Parler populaire de la Beauce de Maurice Lorent, paru chez Leméac en 1977.

(P.-A. B., p.-a. b.)



«Sous le radar», un roman de Pierre Breton

 

Sous le radar est un roman né de la plume d'un journaliste : Pierre Breton.  Il convie ses lecteurs à Saint Sylvestre, village du nord de la Beauce, où se trouve, non loin de là, un maillon de la chaîne de stations radar bâties au sud du Canada pendant la guerre froide qui opposait Américains et Soviétiques. L'indicateur de temps : les années soixante.

Le monde semble encore sous haute surveillance, mais ce règne achève.  Le bruit de la fermeture de la station se répand et l'ordinaire de la vie d'un village risque de changer.  Au premier chef, l'emploi.  Les murs de la petite communauté menacent donc de se lézarder, comme l'enfance avec l'adolescence des héros du récit.  Mais vivre, n'est-ce-pas tenter d'échapper au radar contraignant de ceux qui jouent les sentinelles bienveillantes?

Accompagné d'un jeune Irlandais frondeur et déluré, mal embouché et batailleur, Tom Higgins, le narrateur révèle quelques épisodes de son adolescence typique par ses bêtises et ses frasques, mais aussi pittoresque par les aventures hautes en couleur des comparses.

Pierre Breton excelle dans sa narration piquante des mésaventures de ces deux adolescents poussés par la soif de vivre.  Ils font une paire de gamins constrastés, mais soudés par l'amitié. Leurs péripéties sont l'occasion de connaître des personnages à la foi fantaisistes et plausibles.  La Petite Marie, Giroux, Deux-Dents, Marcelle, fille mère exilée à Montréal, l'Acadien errant, Maurice Sylvain, tôlard libéré, soeur Félicité, «dragon à cornette» (p. 89), sont autant de figures dont l'auteur trace des portraits savoureux.

Le romancier campe aussi très bien l'esprit villageois des années soixante : enfermement et petite misère, luttes électorales mettant aux prises les Rouges et les Bleus, coup fumants, coups pendables de jeunes plutôt désoeuvrés, premiers «amours», petites magouilles, délinquance, désir de nouveaux horizons (fugue ontarienne), solide rivalité de communautés voisines (Saint-Sylvestre et Saint Elzéar).  Tout cela au temps de Jeunesse d'aujourd'hui et des Bitelles (Beatles). Voici un exemple d'invitation de Tom Higgins à la bravade:

« - Ben oui, ça va marcher. Coudonc, as-tu la chienne?

Bien sûr que j'avais la chienne, une grosse chienne rageuse qui farfouillait dans mes boyaux.

      -  J'ai pas peur pantoute. Mais ton plan de nègre marchera pas.  Laisse tomber.

      -  Pis laisser gagner les baveux à Drouin? Jamais de la vie crisse.

      -  T'avais juste à pas gager.

      -  Il a pété mon ballon.

      -  Il était déjà à moitié dessoufflé, ton ballon.

      -  T'es prêt à reculer devant les Bleus?

      -  En fait, dans les dernières minutes, mes convictions politiques s'étaient   beaucoup ramollies. J'étais de ceux qui apostasiaient sans remords à la vue du bûcher.

      -  On va devenir célèbre dans la paroisse.

      -  On pourra jamais en parler.

      -  Pas maintenant, mais plus tard.  Plus tard, on va être une légende.

Je n'étais pas insensible à la gloriole, si utile pour jeter de la poudre aux yeux des filles.  Mais s'il estimait que notre entreprise pouvait nous réserver pour un lointain avenir une place dans la mythologie paroissiale, j'étais sûr pour ma part qu'elle nous vaudrait dès ce soir la place d'honneur au panthéon des corniauds.» ( p.46)

Bref, ce roman rappellera certainement bien des souvenirs aux natifs des années cinquante, et réjouira peut-être particulièrement les lecteurs masculins à cause du langage plutôt brut ou viril de l'auteur, surtout quand Tom Higgins exerce son sens de la répartie. Autrement, chacun ou chacune pourra y trouver un récit truculent, fort agréable.

 

Pierre Breton. Sous le radar, Les Éditions du Boréal, Montréal, 2014, 286 pages.  

(P.-A. B., d. f.)    



«Le Folklore et la Beauce», un entretien avec M. Marc Gagné

 

Le Folklore et la Beauce est une entrevue accordée en 2014 par M. Marc Gagné, ethnomusicologue.

 

https://www.youtube.com/watch?v=bTxqkc7BG0U



«La Blessure», un roman de Maxine

 

Maxine, de son vrai nom Caroline Bouchette (1874-1957), pionnière de la littérature québécoise pour la jeunesse, s'est aussi aventurée du côté de la littérature pour adulte avec son roman La Blessure publié en 1932 aux Éditions Albert Lévesque dans la série Romans sociaux.

Dans son avertissement, l'éditeur précise que les ouvrages de la série sont «plutôt destinés à propager des idées, à développer une thèse, à servir une cause, à vulgariser le bien moral qu'à enrichir le patrimoine de la littérature pure [...]». Le roman de Maxine souscrit tout à fait à cette politique éditoriale.

Quel sujet le roman aborde-t-il? Un sujet qui n'a plus grand écho dans la société libérale d'aujourd'hui, celui de l'adoption légale des enfants laissés à la Crèche, surtout au début de la première moitié du XXe siècle par leurs parents naturels.

À l'époque où paraît La Blessure, les figures importantes du roman québécois sont plutôt centrées sur la ruralité, sinon le destin de la patrie. Elles ont pour nom Léo-Paul Desrosiers (Nord-Sud, 1931), Claude-Henri Grignon (Un homme et son péché, 1935), Félix-Antoine Savard (Menaud, maître-draveur, 1937) ou Ringuet  (Trente arpents, 1938).  Maxine déborde du cadre paysan. Elle rejoint plutôt Jean-Charles Harvey et son roman Les Demi-Civilisés (1934), lui aussi à thèse. Toutefois, ce roman est autrement anticonformiste. Harvey fait le procès de la société tout en étant anticlérical. Maxine est beaucoup plus sage.

En effet, son héros, Marcel Pierre, séduisant  jeune homme, plutôt solitaire, aux qualités exceptionnelles, évolue très correctement dans le monde des affaires. Le destin le conduit tantôt à Cannes, tantôt à Paris, tantôt  à New-York, avant qu'il ne s'installe rue Saint-Jacques à Montréal à la tête du journal La Finance quotidienne, succursale du Daily Financial de New-York.

Orphelin de mère, fils d'un père inconnu, il fut recueilli par une veuve au grand coeur, en deuil de son enfant. Après le décès de celle-ci, le jeune homme, honteux de ses origines, se conduit en homme exemplaire pour se racheter et pour être digne d'épouser celle qu'il aimera. Il se surpasse. Courageux, travailleur, honnête, responsable, il gagne la confiance et le respect de son entourage, non sans avoir dû affronter quelques brèves tentations et le tremblement de la crise économique de 1929. Dans son roman, Maxine s'éloigne du régionalisme à la mode, même si son héros a vécu sa jeunesse dans le village de Val-Ombreux, lieu de résidence de sa mère adoptive et de son tuteur (un prêtre).

L'auteure fait manifestement partie de la société bien-pensante de son époque. Les conventions sociales, la moralité, les valeurs religieuses lui importent. L'ensemble a vieilli, mais ce roman se lit tout de même agréablement.  Il témoigne de certains balbutiements de la littérature québécoise. La thèse est évidente, pour ne pas dire soulignée; le récit, sans compiications.  Voici un extrait où le héros constate qu'il est amoureux:

«Lorsque Marcel se trouva seul.  En face de ses pensées, il eut un mouvement de révolte contre la vie...

Deux fois, ce soir, on avait inconsciemment ravivé chez lui cette douleur sourde, persistante, cette humiliation de l'enfant sans nom, cette sensation inavouée d'être comme un pariah [sic] dans la société qui le recevait...

Après avoir ramené Isabelle chez son père, il avait renvoyé le taxi, pour revenir à pied jusqu'à la maison de la rue Peel, où il avait sa chambre. Le long des rues, presque désertes à cette heure, ses idées sombres l'obsédaient et il découvrait en son âme des rancoeurs ignorées jusqu'alors et qui semblaient lui donner le droit de maudire ce père inconnu, cause de tout le mal.  Un sentiment nouveau avait surgi dernièrement dans ce coeur ardent mais concentré, un sentiment très doux et à la griserie duquel il s'était livré sans songer à l'impossible...il aimait Isabelle Comtois !» ( p.92)

Pour les amateurs d'histoire régionale, ce roman a été écrit au lac des Pins, c'est-à-dire au chalet de l'auteure au bord du lac Fortin à Saint-Victor.

N.B.: Pour le même plublic, Maxine a aussi écrit Moment de vertige en 1931.

Maxine.  La Blessure, Éditions Albert Lévesque, série Les Romans sociaux, Montréal, 1932, 160 p.

(P.-A. B., d. f.)



«Jeux d'ouvertures», un recueil de poèmes de Laurier Veilleux

 

Laurier Veilleux est  un poète beauceron qui s'est consacré à l'enseignement. Jeux d'ouvertures, son cinquième recueil, est paru en 2007 aux éditions Le Loup de gouttière.

Les ouvertures en question, ce sont, comme le laisse entendre la dédicace, des portes, des fenêtres qui donnent sur des horizons suggérés par des poètes confirmés. Par sa voix, Laurier Veilleux donne accès à des bribes d'univers conçus par des écrivains comme Renaud Longchamps, Hélène Dorion, Jacques Brault, Geneviève Amyot, Gaston Miron ou Yves Bonnefoy, Pierre Reverdy et Philippe Jacottet.

Chacun des trente-deux poèmes offre d'une à quatre «ouvertures». L'intertextualité s'installe donc, à ne plus certainement savoir si le matériau emprunté engendre celui du poète ou si le poète construit ses poèmes jusqu'à l'intégration naturelle de ce matériau étranger. Il y a fusion. À l'oeil, le lecteur distingue cependant nettement les deux matières, car les citations sont données en caractères italiques.

Le poète a le désir des «mots comme des fenêtres qui regardent les chemins du printemps» (Ouverture XX, p.30).  « Nous aimerions laisser courir / toutes les rumeurs de rachats et de pardons», écrit-il (Ouverture XI, p. 19). En fait, l'auteur va de l'emmurement vers l'horizon, de la nuit vers la lumière, et ce, pour liquider les dangers, les peurs, les mutilations, les absurdités, car «[n]otre disparition n'ouvrira aucune déchirure / à la surface de la terre.» (Ouverture ///, p.11) Laurier Veilleux convie ses lecteurs à une célébration de la vie dont voici deux illustrations représentatives:

« Nous construisons ponts et passerelles

par où librement voyager.

Nous ouvrons des portes

sur d'autres ailleurs que l'ennui.

Nous arrêtons de nous étioler dans un monde

étriqué que nulle trouée de ciel n'élargit.

Notre univers s'agrandit des sédiments de joie

que chacun de nous y dépose,

comme une aggravation de la lumière,

comme un accroissement du calme.» Ouvertre XIX, p.29

 

« Il nous arrive même de croire

que le chant du monde

ne sera pas toujours chargé de cris

et de nuits sanglantes.

Le chant du monde sera léger.

Comme la chair qui s'attarde

Et se déploie dans les méandres du désir.» Ouverture XXVII, p. 374

Laurier Veilleux, Jeux d'ouvertures. Poésie, Le Loup de gouttière, Québec, 2007, 43 pages.

(P.-A. B., d. f.)



«Maggie», un roman de Daniel Lessard

 

Journalise radio-canadien, Daniel Lessard, originaire de Saint-Benjamin, est l'auteur de Maggie, un roman historique à saveur régionaliste qui lève le voile sur les relations souvent conflictuelles entre les catholiques canadiens-français et les protestants d'origine irlandaise établis en Beauce et, plus précisément, dans les environs de Saint-Georges, c'est-à-dire à Cumberland (Cabarlone, comme disaient les anciens),

Le mérite de Daniel Lessad est de présenter à son lectorat, et ce, de manière pittoresque, la vie villageoise des Beaucerons d'autrefois.  Les brèves descriptions de Saint-Benjamin sont rendues avec bonheur, les croyances de jadis, de manière cocasse (ex.: la croyance aux revenants).  Pour ce qui est de la parlure beauceronne, l'auteur en donne de fidèles illustrations.

Les personnages sont colorés, parfois caricaturés (ex: curé tyrannique, ouailles tantôt serviles, tantôt rebutées, héroïne jeune, belle, intelligente, libre et volontaire). L'univers créé est sans doute plutôt manichéen, mais on suit avec intérêt les tribulations personnelles et professionnelles d'une jeune femme ardente qui ne s'en laisse pas imposer en dépit des déconvenues et de la vie étriquée à laquelle on voudrait bien qu'elle se soumette.

Les lecteurs liront d'autant plus avidement les pages de ce roman s'ils sont férus d'histoire, car ils y trouveront un témoignage utile des faits et gestes de jadis :

«À une semaine de Noël, Saint-Benjamin n'est plus qu'un amoncellement de neige, maculé çà et là de cheminées fumantes, sillonné de chemins tracés au traîneau. "On a pas vu ça depuis le décours du siècle", disent les vieux. L'hiver de 1914 force déjà les paroissiens à puiser dans leurs réserves des quartiers de viande enfouis dans les pârs (1) d'avoine ou cachés dans les bancs de neige.»

Les lecteurs y trouveront aussi beaucoup de l'esprit qui n'est pas sans rappeler des oeuvres romanesques ou télévisuelles à succès telles Les Filles de Caleb d'Arlette Cousture ou Le Temps d'une paix de Pierre Gauvreau.

Daniel Lessard est aussi l'auteur de La Revenante (tome 2 de la trilogie), du Destin de Maggie (tome 3) et du roman Le Puits.

1. Le mot pârs est fort probablement la transcription d'une prononciation déformée du mot port (ex.: un port à patates).

(P.-A. B., d. f.)



«Le Mystère de la Vierge noire», un roman de Jean-Nicholas Vachon

 

Avec son roman Le Mystère de la Vierge noire, Jean-Nicholas Vachon propose un thriller où s'entrelacent le fantastique (sur fond de légende irlandaise) et l'étrange. L'action se déroule principalemement à Sainte-Marie et, notamment, au voisinage de son cimetière.  En effet, la tombe d'une jeune fille y a été pillée et sa dépouille, décapitée.  Deux enquêteurs sont d'abord appelés pour élucider les tenants et aboutissants de ce forfait.

Jean-Nicholas Vachon n'en est pas à son premier ouvrage.  Il a déjà signé, entre autres, L'Archipel des sorcières.  Il écrit d'abondance (son livre compte près de cinq cents pages) dans un style vivant, accessible et efficace.  Son roman incite très généralement le lecteur à tourner les pages pour connaître le fin mot de l'histoire.  Il respecte donc bien les règles du genre, comme celle de créer du mystère, de brouiller les cartes et de mettre en scène des personnages pittoresques.  Voici un court extrait qui met en scène les enquêteurs en vedette faisant leur entrée sur la scène du crime: 

«Tandis qu'il [l'employé du cimetière] était perdu dans ses pensées, une voiture noire quitta la  route principale et s'engagea dans le cimetière, sans sirène ni gyrophare.  Le véhicule roula doucement dans l'allée de gravier, puis s'immobilisa presque aux pieds de l'employé.  Deux hommes descendirent de la voiture et s'approchèrent d'un pas rapide des policiers auprès de l'une des sépultures.  Le premier, un grand gaillard blond aux larges épaules, portait des verres fumés.  Sa démarche féline, son port élégant et la vivacité qui se dégageait de lui ne laissaient pas le moindre doute sur son intelligence.  Le second, de même taillle, mais beaucoup moins athlétique, possédait la silhouette longiligne d'un adolescent et un visage fort étroit envahi d'un énorme nez.  D'un même geste, les deux hommes exhibèrent leurs badges et furent aussitôt invités par les policiers municipaux à franchir les rubans jaunes tendus autour de la stèle funéraire.

Les voitures de police bloquaient désormais son champ de vision, mais l'employé pouvait attraper quelques bribes des propos des policiers.  La scène horrible qu'il avait découverte s'était gravée dans sa mémoire et chaque mot entendu lui en rappelait un détail sinistre. "Cette petite ville est trop tranquille depuis trop d'années, ronchonna l'homme, comme pour tenter de s'arracher aux sordides observations des policiers.  Quel choc ce sera pour la famille de cette fille..."

Outre les déluges provoqués par les crues printanières de la rivière Chaudière, la petite ville de Sainte-Marie est un endroit paisible, niché au creux d'une vallée verdoyante et prospère.  Ses gens, rieurs et travaillants, y coulent des jours paisibles, souvent égayés par de petits bonheurs, parfois troublés par les inévitables aléas de la vie.  Déjà, la mort d 'Anne-Sophie avait foudroyé les gens du coin.  Mourir à seize ans, en donnant naissance à un enfant mort, avait de quoi remuer le plus dur à cuire des environs. "De nos jours, les femmes ne meurent plus en accouchant", se répéta l'employé du cimetière en ressassant ses souvenirs encore tout frais de la dernière semaine.»

(P.-A. B., d. f.)



«La Huronne», un roman de Maxine

 

Maxine, de son vrai nom Caroline Bouchette, soeur du sociologue Robert-Errol Bouchette (1), fille d'un patriote associé à l'insurrection 1837-1838, fut une Beauceronne d'adoption, résidente de Beauceville. Elle possédait aussi un chalet sur les bords du lac Fortin à Saint-Victor.  D'ailleurs, elle y écrivit de ses oeuvres, mais s'éloigna de ce lieu après y avoir perdu son fils unique par noyade en l9l6. Son abondance production littéraire s'adressait aux enfants (ex.: Le Héros du Long-Sault), aux adolescents (ex.: Les Orphelin de Grand Pré, Le Tambour du régiment), à la jeunesse (ex.: le roman L'Auberge Bonacina, centré sur les évènements de 1837-1838) et aux adultes (ex.: Moment de vertige et La Blessure). Elle fut, au Québec, une pionnière de la littérature jeunesse. Dans La Huronne, c'est plus particulièrement aux adolescents de son temps qu'elle s'adresse. Elle y propose une vision souvent idéaliste des rapports humains et adhère à l'idéologie conservatrice de son époque centrée sur la foi et le respect du passé. La Huronne en question, c'est Ginofenn (Fleur-des-Bois), un avatar de l'Atala de Chateaubriand, une sorte de double fictif de Kateri Tékakwita, la sainte iroquoise. À ses risques et périls, Ginofenn a rendu un grand service à l'aïeul de Marc, le garçonnet à qui l'on raconte l'histoire. La vie de cet homme, hors du commun  par son sens de l'honneur, sa détermination et son courage, était aussi, par certains côtés, celle de Montcalm, de Chaussegros de Léry et de Lévis, pour ne citer que ceux-là. Voici un extrait qui témoigne quelque peu de ce qui précède:

«Les troupes furent placées suivant les ordres du général Montcalm et au signal donné (un coup de canon tiré du fort) chaque détachement fit placer ses soldats à la place assignée.

Trois colonnes de troupes avaient été formées: le général Moncalm commandait le centre, M. de Lévis la droite et M. de Bourlamarque, la gauche. Marc faisait partie du peloton à l'arrière de la colonne du centre et ce fut avec un frémissement d'excitation mais sans crainte qu'il attendit le feu de l'ennemi...

Oh ! Ces heures glorieuses ! Marc ne les oublia jamais ! La bataille fut terrible ! L'ennemi, supérieur en nombre, attaquait avec courage et persistance...  À certains moments, le feu était d'une vivacité extrême... Marc, grisé par le combat, oublia toute prudence et fit des prodiges de valeur... deux fois des balles ennemies trouèrent ses vêtements... mais loin d'être effrayé il n'en devint que plus ardent, oubliant tout dans l'ivresse de la bataille...

Lorsque la victoire fut certaine, l'on éleva le glorieux drapeau tandis que des cris frénétiques de «Vive le Roi» remplissaient l'espace et Montcalm passant dans les rangs félicita ses hommes.  Lorsqu'il reconnut Marc, il lui dit:

- Je vous ai remarqué, mon brave! Vos seize ans n'ont pas eu peur du feu !» (p. 124-125)

1. C'est Robert-Errol Bouchette qui, en 1906, avec son mot d'ordre «Emparons-nous de l'industrie!», a trouvé son corollaire au fameux «Emparons-nous du sol!» du chanoine Lionel Groulx.

Maxine, La Huronne, Librairie Granger Frères, Montréal, [nil], 138 pages.

(P.-A. B., d. f.)



«Décimation : La Fin des mammifères», un recueil de poèmes de Renaud Longchamps

 

Renaud Longchamps,de Saint-Éphrem, lauréat du prix Émile-Nelligan en 1988, n'est pas un poète du dimanche. Son oeuvre est élaborée, exigeante, polysémique et, surtout, singulière. Elle intègre, par exemple, le discours scientifique, et signifie ainsi que la science et les arts ne s'excluent pas.  Au contraire, ce sont des éléments en osmose. Les auteurs Laurent Maihot et Pierre Nepveu ne s'y sont pas trompés quand ils ont choisi, en 1981, de tenir compte du travail de cet écrivain majeur dans leur importante anthologie intituée La Poésie québécoise des origines à nos jours. Plus récemment, la revue Lettres québécoises lui a consacré un important dossier, en plus de lui réserver la page couverture de son numéro du printemps 2012.

Dans Décimation: La Fin des mammifères, Grand Prix de poésie de la Fondation Les Forges 1992, Renaud Longchamps écrit des vers décantés dont la désespérance, la violence et la dureté témoignent des cauchemars d'une humanité trafiquée, comme le révèle l'extrait suivant :

« Les Maîtres violent les femmes

les Maîtres mutilent les hommes

les Maîtres élèvent la future humanité

dans la culture dépouillée

de nos émotions

 

Voyez:

nos enfants nous méprisent déjà

l'écran de leur coeur

désormais cathodique

 

Voyez encore:

nos enfants ont la surface du futur

il est plat

et cuit au feu cosmique

nos enfants ont l'intelligence

de l'espace sans le temps

et du temps sans espace

 

Nos enfants sont orientables à volonté

et ce n'est pas la nôtre

Dans un futur incompressible

nous détacherons aussi notre chair

d'une nature

déjà condamnée

 

Sans l'éveil à l'humilité

de nos dimensions inférieures

l'humanité s'éteindra

dans le malentendu

dans le triste rituel des intelligences déçues»

(P.-A. B., d. f.)



«SoupeSoup à la maison», un livre de recettes de Caroline Dumas

 

Originaire de Linière (Saint-Côme), installée à Montréal, Caroline Dumas est non seulement une femme d'affaires, mais une communicatrice de talent. On l'a vue tantôt dans des réclames publicitaires, tantôt à titre d'invitée à diverses émissions de télévision à Radio-Canada et à V télé, par exemple. En 2010, elle a publié un livre de cuisine à succès: SoupeSoup, un titre qui vient du nom de sa chaîne de restaurants. En 2012, elle a récidivé avec SoupeSoup à la maison, livre paru chez Flammarion. Voici un exemple des recettes qu'on y trouve, publié dans le numéro de novembre 2012 du magazine Coup de pouce (seules les mesures de capacité impériales sont ici retranscrites).

Soupe aux herbes

Quatre portions

Préparation : 20 minutes

Cuisson : 5 minutes

- 2 cuillerées à table d'huile d'olive

- 2 cuillerées à table de poireau coupé en  morceaux

- 1 cuillerée à table d'eau

- 4 tasses de bouillon de poulet maison ou du commerce

- 3 tasses de petites feuilles d'épinards

- 1 tasse de cresson frais

- 1/2 tasse de coriandre fraîche

- 1/2 tasse de menthe fraîche

- 1/2 tasse de basilic frais

- le jus d'un demi-citron

- du sel de mer

- du poivre noir du moulin

Dans une grande casserole, chauffer l'huile à feu moyen.  Ajouter le poireau et l'eau et cuire, en brassant, pendant 3 minutes (ne pas faire dorer).

Ajouter le bouillon, porter à ébullition et retirer du feu.  Incorporer les épinards, le cresson et les herbes, puis réduire immédiatemennt en purée au mélangeur.

Au mment de servir, ajouter le jus de citron, saler et poivrer.

Réchauffer si désiré.

(P.-A. B., d. f.)



«Le Coucou», une chanson folklorique recensée par Marc Gagné et Monique Poulin

 

Tout comme Le Moine complaisant ou Les Aventures du meunier, Le Coucou est une chanson folklorique grivoise recueillie par Marc Gagné, de Saint-Joseph, et Monique Poulin, de Beauceville. Elle apparaît dans sa version beauceronne dans leur livre intitulé Chantons la chanson paru aux Presses de l'Université Laval en 1985. Les chercheurs signalent, dans leur commentaire, que cette chanson, entendu en Beauce et un peu partout au Canada, serait probablement d'origine européenne, d'autant plus qu'elle rappelle «certaines oeuvres du Moyen Âge et du XVIe siècle français».

Composée de laisses (vers assonancés), elle développe le thème du mari trompé en s'appuyant sur le symbole du coucou, oiseau dont la volage femelle a tendance à changer de partenaire pour faire, de son coucou, un cocu. Il faut signaler que cette chanson, par son thème principal, se rapproche d'ailleurs de certains fabilaux du Moyen Âge, tels L'Enfant de neige et Le Prêtre crucifié, alors que le mari, là aussi, comme dans la chanson, prend sa revanche.

Veuillez noter qu'entre chacun des couplets dialoguées serait chanté le refrain suivant : «[Et] j'entends le coucou-r, mesdames, / Et je prends garde à tout.»

N. B. Le premier et n'est pas chanté la première fois.

Le Coucou

1

«Bonjour donc, madam' !                          Comment vous portez-vous?

Je me porte assez bien,                          mais Dieu marci à vous.

2

Je me porte assez bien,                          mais Dieu marci à vous;

Je suis venu ce soir                                pour coucher avec vous.

3

Je suis venu ce soir                               pour coucher avec vous;

Si vot'' mari arrive,                                où me metteriez-vous?

4

Si vot'' mari arrive,                                où me metteriez-vous?

Voilà z-une cuvette,                              et on vous mettra là-d'ssous.

5.

Voilà z-une cuvette,                              et on vous mettra là-dessous.

Voilà l'mari qui rent'e                            avec son air jaloux.

6.

Voilà l'mari qui rent'e                            avec son air jaloux;

Ah, dit's-moi donc, ma femme,             ce qu'il y a donc là-d'ssous?

7.

Ah, dit's-moi donc, ma femme,             ce qu'il y a donc là-d'ssous?

C'est une poul' qui couv',                       voilà bientôt quinz' jours.

8.

C'est une poul' qui couv',                       voilà bientôt quinz' jours;

Dérang'-pas la cuvett',                           car nous perderons tout.

9.

Dérang'-pas la cuvett',                            car nous perderons tout;

Je m'sacr' de tout pardr',                       j'veux voir c'que i'-y a là-dessous.

10.

Je m'sacr' de tout pard',                           j'veux voir c'que i'-y a là-d'ssous.

Il prena z-un grand fouet,                         il conduit le bijou.

11.

Il prena z-un grand fouet,                          il conduit le bijou;

Ça t'apprendra, mon drôl',                     d'aller couver chez vous.

12.

Ça t'apprendra, mon drôl'                          d'aller couver chez vous;

Et quand on couve ailleurs,                        souvent on attrapp' des coups.»

 

(P.-A. B., d. f.)



«Volkswagen blues», un roman de Jacques Poulin

 

Certainement le plus grand romancier beauceron et sans doute l'un des plus importants au Québec, Jacques Poulin, originaire de Saint-Gédéon, poursuit une oeuvre dont la musique est sans pareille. Son oeuvre la plus célèbre, Volkswagen Blues, propose un voyage à traver l'Amérique, car le personnage principal, l'écrivain Jack Waterman (en référence à Jack Kerouac, icône de la Beat generation), part à la recherche de son frère Théo depuis Gaspé jusqu'à San Francisco en compagnie d'un chat et d'une jeune femme, la Grande Sauterelle.

Leçon d'histoire, leçon de vie, leçon de littérature, Volkswagen Blues est tout cela, mais avec humour et légèreté, sans didactisme affirmé. L'auteur invite ses lecteurs à entreprendre un périple instructif doublé d'une quête identitaire.  Il les convie à la recherche d'eux-mêmes à travers les autres, ceux du présent comme ceux du passé, comme le laisse entrevoir cet extrait où il est question de littérature:

«Il ne faut pas juger les livres un par un. Je veux dire : il ne faut pas les voir comme des choses indépendantes. Un livre n'est jamais complet en lui-même; si on veut le comprendre, il faut le mettre en rapport avec d'autres livres, non seulement avec les livres du même auteur, mais aussi avec des livres écrits par d'autres personnes. Ce que l'on croit être un livre n'est la plupart du temps qu'une partie d'un autre livre plus vaste auquel plusieurs auteurs ont collaboré sans le savoir.»

Sans être la suite de Volkswagen Blues, L'Homme de la Saskatchewan, roman publié en 2011, axé sur la survivance française en Amérique, met encore en scène Jack Waterman et la Grande Sauterelle. Il y est même question du passage de ceux-ci à Saint-Georges...

(P.-A. B., d. f.)



«Havah», un roman de Jacques Nadeau

 

Jacques Nadeau était enseignant au Cégep Beauce-Appalaches. Son deuxième roman, Havah (paru en 2010), est une oeuvre science-fiction proche de la fiction spéculative. L'écriture en est sobre et le récit, bien construit et bien mené. Des idées parfois étonnantes ou des questions singulières d'ordre éthique soulèvent l'imagination du lecteur, notamment en ce qui a trait à la place de l'homme dans une société de plus en plus fémininsée ou féminine. Le roman propose des aspects d'un futur prévisible à court, moyen ou long terme. Par exemple, l'auteur a imaginé, dansant dans une discothèque, une célébrité virtuelle surdimensionnée qui n'est pas sans rappeler l'engouement des Japonais pour la célère Hatsune Miku, un hologramme, vedette de la musique pop (présente sur You tube), qui donne des spectacles et enflamme les foules. Voici, toutefois, un bref extrait descriptif d'un nouveau moyen de transport figuré par Jacques Nadeau, sans doute un admirateur du grand Jules Verne:

«La ligne vaporeuse qui unissait le ciel et la mer se perdait dans l'horizon lointain sans qu'on pût très bien les distinguer l'un de l'autre.  L'Océan-Express filait à plus de l 350 kilomètres à l'heure, entre New-York et Paris, sur les eaux bleu acier de l'Atlantique. Confortablement installés dans les luxueux fauteuils capitonnés des wagons, les trois cent soixante-dix-huit passagers se laissaient aspirer dans le long et interminable cylindre de l'Atlantic road, un tunnel submersible de plus de 5 700 kilomètres, qui n'était opérationnel que depuis six ans. L'étonnante conception et la délicate réalisation de l'Atlantic road constituait l'oeuvre d'ingénierie la plus remarquable des trente dernières années.  Il reliait New-York et Paris en moins de deux chrones, c'est-à-dire environ quatre heures et demie. Sa forme légèrement ondulatoire lui assurait la flexibilité nécessaire pour faire face aux intempéries, mais elle se révélait surtout essentielle pour permettre la fluidité de la circulation maritime. En effet, l'interminable cylindre dans lequel se rencontraient parallèlement deux voies principales isolées l'une de l'autre et une troisième, plus petite, réservée à la sécurité, s'enfonçait tout doucement sous la surface de l'océan avant d'émerger environ deux cent cinquante kilomètres plus loin. À ce moment-là, pour éviter aux passagers quelques désagréables malaises reliés à la perception visuelle, la surface de verre de la voûte des wagons s'opalisait doucement en inventant de jolis entre-lacs et de gracieuses arabesques, semblables au givre fleurissant sur les vitres gelées pendant les nuits froides de l'hiver.» (p. 285-286)

Jacques Nadeau, Havah,  Éditions AdA, Varennes, 2010, 328 pages.

(P.-A. B., d. f.)



Correspondance de guerre de l'officier Fernand Rancourt

 

Originaire de Saint-Victor et forgeron de son métier dans son village natal, Fernand Rancourt (1917-1991) a participé, dès l'âge de 26 ans, à la Deuxième Guerre mondiale à titre de pilote d'avion. Véritable héros de guerre, il a participé à de nombreuses attaques contre l'ennemi avec confiance, courage, détermination et succès. Pendant ses années au combat, il a adressé près de 150 lettres à sa famille. Une quarantaine d'entre elles ont été rassemblées en 1997 par M. Pierre-E. Morin, son neveu, dans un document privé. Voici quelques extraits puisés à même ce document généreusement prêté par Mme Ghyslaine Rancourt, la soeur de Fernand Rancourt :

Halifax, 22 avril 1943

Un vieux proverbe français dit qu' «à vaincre sans péril on triomphe sans gloire». Aussi, je suis prêt à accepter n'importe quoi, tout en étant prudent, pour faire rejaillir sur ma famille et sur le Canada-français le peu que je pourrai faire dans cette lutte gigantesque de la chrétienté contre la barbarie. Je sais que ce sont des idées qui ne peuvent être comprises par tous et que plusieurs de nos compatriotes diffèrent d'opinion sur ce sujet, mais nous sommes pris dans cet engrenage maintenant et le mieux que nous pouvons faire est d'aller de l'avant en faisant son devoir. J'espère que l'avenir saura me donner raison et je sais aussi que le chemin du devoir est toujours celui que l'on ne regrette pas.

Angleterre, 10 avril 1944

Vous ne sauriez croire comment cela fait plaisir de savoir ce qui se passe chez nous et c'est pourquoi j'étais si content de votre dernière lettre. [...] Hier, j'ai reçu [...] le paquet que Françoise m'avait envoyé au mois de novembre. Il était en bon état, quoique le sucre à la crème était un peu cassé, mais il est bon quand même. Quant au gâteau qu'elle avait mis, il est encore très bon et je ne pensais pas qu'il se serait conservé aussi longtemps, car ça fait près de cinq mois qu'il a été mallé.

Ce matin j'ai assisté à la messe en la chapelle du camp, et j'y ai reçu la sainte communion. J'en profite à chaque fois que je le puis, et je puis vous assurer que c'est l'une des grandes sources de force et de courage. Je n'ai jamais peur de partir pour n'importe quelle mission si dangereuse soit-elle, car je suis toujours prêt à paraître devant Dieu n'importe quand et je suis sûr qu'il saurait alléger votre peine en vous donnant le courage nécessaire, s'il permettait que je fusse parmi ceux qui ne reviendront pas. J'ai l'espoir ferme de passer à travers cette tourmente et retourner dans la Beauce cueillir le bonheur et  je crois en l'avenir.

[...]

En attendant, je vous souhaite le bonsoir et prie Dieu de vous accorder le bonheur et la paix ainsi que la tranquillité de l'âme et, surtout, la bonne entente entre tous les membres de la famille.  C'est mon grand désir et mon meilleur souhait.

À demain

Au revoir

Fernand

(P.-A. B., d. f.)



«La Beauce», un sonnet de William Chapman

 

La Beauce de William Chapman est un poème tiré du recueil Les Feuilles d'érable paru en 1890. Ce sonnet, aux accents romantiques, exalte le territoire beauceron en soulignant sa nature sauvage et flamboyante. L'auteur y présente son terroir comme un nouvel éden, riche de légendes, du coeur vaillant de ses laboureurs, mais aussi de l'or qu'on y cherchait en son temps. Chapman, d'ailleurs, avait écrit une brochure intitulée Mines d'or de la Beauce en 1881. Un autre poème de l'auteur, lui aussi titré La Beauce, a été publié dans Les Rayons du Nord en 1909. Plus élaboré, il compte quinze strophes composées de six vers chacune. Quelques décennies plus tard, les deux premiers sizains ont été mis en musique par Jean-Oram Lachance (1886-1959), un Beaucevillois, organiste à l'église de Saint-Joseph. En 2009, Les Éditions du Nouveau Théâtre musical, dans un cahier de leur Anthologie de la musique québécoise, ont publié ce texte et sa partition, en plus de fournir de nombreux renseignements sur Chapman et de reproduire quelques-unes de ses meilleures poésies. 

 

La Beauce

 

C'est un sol crevassé par des chocs volcaniques, 

Où partout l'eau thermale a lancé maint trésor,

Un pays sillonné de torrents frénétiques,

Qui roulent dans leurs flots du platine et de l'or.

 

De blancs filons de quartz, aux reflets électriques,

Font à ses fiers sommets un flamboyant décor;

Le blé croît à foison sur ses plateaux féeriques,

Et l'écho de ses lacs sonne comme le cor.

 

J'adore cet éden de coteaux et de landes,

Ce frais eldorado, tout peuplé de légendes,

Où je vois rayonner mon village natal;

 

J'aime ses laboureurs pleins d'ardeur et de force,

Car, comme le roc voile un précieux métal,

Ils cachent un coeur d'or sous une rude écorce.

 

(P.-A. B., d. f.)